Théorie de la Viabilité

 

 

Régulation de l’Évolution de Systèmes de Réseaux  et Morphogenèse des Contraintes sous Incertitude Contingente et Tychastique

 

Synthèse

 

1.      Objectifs

 

L'objet de la théorie de la viabilité est d'expliquer mathématiquement  et numériquement les évolutions gouvernées par des  « systèmes évolutionnaires »,  qui apparaissent en  économie, en sciences cognitives, en théorie des jeux,  en biologie,  etc., aussi bien qu’en automatique.  De tels systèmes ne sont pas déterministes,  mais régissent sous  incertitude   contingente, tychastique ou stochastique des évolutions soumises à  des contraintes  de  viabilité (ou d’optimalité intertemporelle) et guident ces évolutions vers des cibles  afin de les atteindre en temps fini. Il s’agit essentiellement  de  faire  émerger  les rétroactions   sous-jacentes  qui  permettent   de   réguler   le système  et de trouver des mécanismes de sélection pour les mettre en œuvre.

 

 

1.      En résumé, les objectifs de la théorie de la viabilité consistent à concevoir et développer   des  outils mathématiques et numériques permettant d’étudier les évolutions régies par des systèmes évolutionnaires non déterministes

2.      continues, discrètes ou impulsionnelles par rapport au temps,

3.      contraintes à s’adapter à un environnement (défini comme un ensemble de variables soumises à des contraintes de viabilité),

4.      évoluant sous incertitude contingente, tychastique ou stochastique,

5.      utilisant pour ce faire des commandes, des régulons (paramètres de régulation), parmi lesquels des matrices ou tenseurs connexionnistes dans le cas de l’évolution des réseaux,

6.      gouvernées par des lois de régulation (ou de rétroaction) que la théorie caractérise, et parmi lesquelles on peut sélectionner des évolutions spécifiques (lentes, lourdes, inertes, minimisant des critères intertemporels, etc.),

7.      co-évoluant avec leurs environnements (viabilité mutationnelle et morphologique),

8.      corrigées lorsque la viabilité est en défaut, en introduisant par exemple des « multiplicateurs de viabilité » ou des « matrices de connexion » dans les systèmes évolutionnnaires,

9.      ou en remplaçant son environnement initial par son noyau de viabilité, qui est l’ensemble des états initiaux d’où part au moins  une évolution viable dans l’environnement prescrit, indéfiniment ou jusqu’à l’instant fini où elle atteint une cible donnée.

 

Ces techniques mathématiques utilisent par exemple les inclusions différentielles (avec mémoire) ; le calcul différentiel  des correspondances (analyse multivoque et dans les espaces métriques, analyse mutationnelle) ; la théorie du contrôle et des jeux différentiels, l’analyse numérique et algorithmique multivoque ; les équations morphologiques gouvernant l’évolution de formes et permettant d’analyser la co-évolution des variables et des contraintes ; les inclusions différentielles impulsionnelles (hybrides de temps continu/temps discret) ; l’optimisation inertielle (mesurant a priori les échelles de temps ou d’inertie) ; l’algèbre et la dynamique tensorielles pour étudier l’évolution des réseaux et minimise la complexité connexionniste. Ces domaines fournissent pour l’instant les bases mathématiques de la « théorie de la viabilité » (dynamique sous contraintes). Les membres du réseau de recherche « Viabilité-Jeux-Contrôle » sont  à l’origine ou ont contribué au développement de ces spécialités, et figurent parmi les auteurs des premières monographies consacrées aux inclusions différentielles (1984), à l’analyse multivoque (1990), à la théorie de la viabilité (1991), à l’analyse qualitative (1995) et à l’analyse mutationnelle et morphologique (1999). Ils sont également des auteurs de notes de cours sur les "approches viabilistes" de la théorie du contrôle (2001), des systèmes impulsionnels (2000), des jeux différentiels (2000) et de l’analyse numérique multivoque (2000).

 

2.      Motivations

 

Les membres du réseau de recherche « Viabilité-Jeux-Contrôle » ont collaboré pendant plus de 20 ans avec des chercheurs d’autres disciplines (économistes, agronomes, halieutes, démographes, biologistes, spécialistes des neuro-sciences, etc.) pour étudier les systèmes évolutionnaires partageant des propriétés de même nature à un certain niveau d’abstraction motivés par

 

·        Les sciences économiques et financières, premières motivations de cette théorie, où les contraintes de viabilité sont les diverses contraintes de rareté ou contraintes budgétaires. Des logiciels d’évaluation et de gestion dynamique de portefeuilles  basés sur la théorie de la viabilité sont en cours d’intégration dans le logiciel  Episys de la compagnie Américaine EpiSolutions Inc.

 

·        Les réseaux et réseaux de réseaux dynamiques, où les coalitions d’acteurs agissent sur un environnement qui décrit l’architecture de ces réseaux,

 

 

·        La gestion de ressources renouvelables (recherches menées en collaboration avec le CEMAGREF, le CIRAD et l’IRD  en halieutique),

 

·        Les sciences sociales, où les sociétés sont représentées par des groupes d’agents soumis à des contraintes de sociabilité, et dont les actions autonomes sont régulées par des régulons culturels,

 

 

·        Les sciences de l’environnement, où les problèmes de co-évolution de plusieurs variables avec des inerties et des constantes de temps très différentes, doivent être couplées,

 

·        La dynamique des populations, où les contraintes de viabilité sont de nature écologique,

 

·        La morphogenèse  biologique et d’autres domaines de la biologie du développement ou de l’évolution, immense réservoir de problèmes qui peuvent être traités avec l’analyse mutationnelle et morphologique,

 

 

·        Les sciences cognitives, où se posent de nombreux problèmes de viabilité à différents niveaux d’investigation, du neurone aux réseaux de neurones,

 

·        L’analyse numérique multivoque, qui permet de calculer  noyaux de viabilité et bassins de capture de cibles  ainsi que les lois  de rétroaction par l’Algorithme de Viabilité,

 

·        Les problèmes de propagation de front et d’évolution d’ensembles,

 

·    L’automatique et les jeux différentiels, qui fournissent également une source abondante de problèmes qui ont motivé  le développement de la théorie de la viabilité : stabilité, atteignabilité (en temps fini ou asymptotique), optimisation intertemporelle, viabilité (contraintes sur l’état) et capturabilité, observabilité et estimations multivoques, battement borné (bounded chattering) peuvent être formulés en termes de noyaux de  viabilité et bassins de capture. Ces études ont été utilisées dans des modules de pilotage et de guidage du  « glisseur » (glider) sous-marin, dont un prototype réalisé par l’ENSIETA (sous la responsabilité de Nicolas Seube a fait l’objet de tests en mer, en attendant un second prototype qui sera utilisé en 2005 lors de campagnes océanographiques hauturières. Ce glisseur est un sous-marin entièrement autonome (drone) et de très grande endurance (environ 1500 km pour un engin de 50 kg) à propulsion  passive qui utilise de larges surfaces portantes à la manière d’un planeur (pour transformer les forces de gravité et de poussée d’Archimède en force propulsive). Elles ont été également utilisées pour calculer l’enveloppe de sécurité pour l'atterrissage d'un DC9-30 (voir figure) pour Boeing (Seatle) et d’autres études pour la NASA Ames.



 

 

3.      Énoncés  de Quelques Problèmes

 

a. Propriétés de viabilité et de capturabilité

Les évolutions sont définies comme des fonctions du temps, que ce temps soit discret (« étapes » qui sont des nombres entiers), continu (« instants » qui sont des nombres réels), ou un hybride des deux pour prendre en compte des « impulsions ». Ces fonctions associent à chaque instant un élément d’un ensemble, qui peut être fini (grilles dans le cadre des approximations numériques), un espace vectoriel de dimension finie (de vecteurs décrits par un nombre fini de composantes), ou infinie (espace de fonctions de variables spatiales, ou de fonctions décrivant l’histoire passée d’évolutions), ou un espace de formes dans le cadre morphologique. On convient d’appeler « espace d’état» un tel espace dans lequel vont évoluer les « variables d’état».

On étudie alors des ensembles d’évolutions vérifiant un certain nombre de propriétés prescrites : Par exemple, évolutions stationnaires ou d’équilibre (qui … n’évoluent pas), évolutions périodiques, évolutions le long desquelles croît ou décroît une fonction d’observation, ou le long desquelles une fonction d’observation suit une évolution exogène,  ou encore les multiples propriétés de « stabilité » qui ne seront pas décrites ici de façon explicite, etc.  Nos recherches ont été focalisées sur les

·       propriétés de viabilité, où l’ensemble prescrit est celui  des « évolutions viables » dans un sous-ensemble de l’espace des états défini par des contraintes de viabilité, qui décrit l’environnement dans lequel les évolutions doivent rester confinées,

·       propriétés de capturabilité d’une cible contenue dans un environnement, où l’ensemble prescrit est celui des évolutions atteignant la cible  en temps fini, ou prescrit, au lieu de les atteindre asymptotiquement,  puisque ce qui se passe à long terme n’est pas toujours pertinent dans les sciences du vivant,

·       diverses combinaisons de ces propriétés.

La propriété de viabilité a été motivée dès le début (1976) par « la nécessité » de s’adapter à un environnement dans le cas de l’évolution biologique, par l’obligation de respecter les contraintes de rareté ou budgétaires en économie et en finance, l’obligation de se plier aux  contraintes de sociabilité en sociologie, de percevoir et reconnaître les variations des actions sur l’environnement pour s’y adapter en sciences cognitives, etc. Elle est présente « en creux » dans le concept de « principe précaution » dans les questions de développement durable. La notion d’environnement est évidente en automatique.

 

b. Systèmes Évolutionnaires

Un système évolutionnaire associe à tout état initial un ensemble d’évolutions de variables d’état partant de cet état. Il est dit « déterministe »  si à chaque état initial correspond une et une seule évolution  (dont on peut étudier la dépendance continue, mais plus ou moins sensible en fonction de l’état initial). Les systèmes déterministes sont souvent décrits par des équations différentielles ou des inclusions différentielles monotones. On s’attache surtout à l’étude des systèmes non déterministes, qui associent à chaque état initial plusieurs évolutions de variables d’état. Ces évolutions peuvent dépendre de celles de plusieurs autres variables distinguées selon les rôles distincts qu’elles vont jouer :

 

1.      variables cybernétiques, qui paramètrent des évolutions potentielles ; Parmi ces variables figurent les

a.   variables de commande (en automatique), sur lesquelles agissent des acteurs, décideurs, etc.,

b.  variables de régulation (« régulons ») lorsqu’aucun acteur identifié n’agit sur elles,

2.      variables d’incertitude qui peuvent être de deux sortes :

a.   variables « aléatoires » lorsque l’incertitude bénéficie de régularité statistique, comme dans le cas des systèmes stochastiques associés à des mouvements browniens,

b. variables « tychastiques » (de Tyche, Déesse grecque de la chance, pris au sens d’évolution tychastique proposé par Charles Peirce à la fin du XIXème  siècle), lorsque les tyches  (perturbations) n’obéissent plus à des régularités statistiques (événements extrêmes), mais sont seulement soumis à des « bornes » qui peuvent dépendre de l’état dans lequel se situe le système.

Les états sont par exemple,  les phénotypes en  biologie,   les biens  économiques   en  économie,  les comportements des individus en sociologie, les  états sensori-moteurs en sciences cognitives.  Les états évoluent en fonction de  régulons   qui seront  par exemple les  génotypes en biologie,  les  prix en  économie,  les codes  culturels en sociologie et les  concepts en sciences cognitives.  En automatique, les variables d’état décrivent les composantes du système et les variables cybernétiques les commandes (controls). Les systèmes « contrôlés » (commandés, régulés) sont des systèmes évolutionnaires paramétrés par des variables de commande. Les jeux différentiels sont des systèmes évolutionnaires paramétrés à la fois par des variables cybernétiques et par des variables tychastiques, qui jouent des rôles différents. Les systèmes stochastiques contrôlés sont eux paramétrés par des variables cybernétiques et par des aléas.

 

c. Noyaux de Viabilité et Bassins de Capture

        Étant donnés un ensemble d’évolutions prescrites et un système évolutionnaire, il est naturel d’étudier

1.      dans le cas cybernétique, l’ensemble des états initiaux à partir desquels part au moins une évolution associée à celle d’une variable cybernétique et  vérifiant les  propriétés prescrites,

2.      dans le cas incertain, l’ensemble des états initiaux à partir desquels les évolutions vérifient la propriété prescrite, quels que soient les aléas dans le cas stochastique ou les tyches dans le cas tychastique (on démontre à ce propos que pour déterminer ces ensembles de conditions initiales, le cas stochastique est un exemple (très) particulier du cas tychastique),

3.      dans le cas mixte cybernétique/incertain, l’ensemble des états initiaux à partir desquelles il existe au moins une variable cybernétique pour laquelle les évolutions associées à chaque aléa ou tyche vérifient la propriété prescrite.

 

 Lorsque la propriété prescrite est celle de viabilité dans un environnement, ces ensembles de conditions initiales sont appelés respectivement noyaux de viabilité, noyaux d’invariance et noyaux de viabilité garantie (voir figure). Les objets classiques de l’étude des systèmes dynamiques (équilibres, trajectoires d’évolutions périodiques, ensembles limites de trajectoires (attracteurs) sont des exemples d’ensembles viables, dont on peut poursuivre l’étude avec ces nouveaux outils. L’attracteur est par exemple contenu dans le noyaux de viabilité rétrograde, comme dans le cas de l’attracteur de Lorenz (voir figure).  

 

Lorsque la propriété prescrite est celle de capturabilité en temps fini d’une cible, ces ensembles sont respectivement qualifiés de bassins de capturabilité, bassins d’absorption et bassins de capturabilité garantie. Leur étude mathématique, algorithmique et numérique et leurs applications diverses ont constitué jusqu’à présent les objectifs principaux de la théorie de la viabilité.

Lorsque les environnements et les cibles sont des graphes de fonctions, les noyaux de viabilité et les bassins de capture sont également des graphes de fonctions, dont on démontre qu’elles sont solutions d’équations aux dérivées partielles non-linéaires. C’est ainsi que les noyaux de viabilité et les bassins de capture s’ajoutent à la panoplie d’outils mathématiques pouvant être utilisés pour résoudre certains problèmes aux limites et/ou de viabilité pour des systèmes d’équations aux dérivées partielles.

Il est d’autre part possible de mesurer le temps passé par une évolution dans un ensemble (mesures occupationnelles de cet ensemble) ou dans son complémentaire (fonctions de crise) à l’aide  de noyaux de viabilité et de bassins de capture. Ils servent également à caractériser l’ensemble des états futurs atteints à partir d’un état initial, ce qui est un problème central de l’automatique.

Dans de nombreux problèmes, les états initiaux ne sont pas connus : Seuls sont à notre disposition un ensemble de mesures (dobservations ou de prédictions), prises en temps continu ou discret par un petit nombre de senseurs. Il s’agit alors de déterminer quels sont les états initiaux à partir desquels partent des évolutions satisfaisant à chaque instant ces mesures et comment les réguler. Ce sont des problèmes de viabilité ou les environnements dépendent du temps, de même nature que les problèmes de filtrage, d’identification de paramètres et de problèmes inverses.  Le cas où contraintes et systèmes évolutionnaires dépendent aussi de l’histoire passée des évolutions et non seulement des états de l’évolution à l’instant initial a été étudié dès le début des travaux sur la viabilité, malgré les difficultés techniques qu’exige ce cas bien plus général.

 

d. Lois de Régulation des Systèmes


Dans les cas cybernétiques et cybernétiques/incertains, on cherche non seulement les états initiaux, mais également les correspondances de régulation associant à chaque état initial l’ensemble des commandes ou des régulons qui gouvernent les évolutions devant satisfaire  les propriétés de viabilité et/ou de capturabilité prescrites (voir figure donnant la correspondance de régulation de la direction d’un robot devant atteindre en temps minimal la cible rouge en évitant les obstacles noirs).  Ces correspondances sont étudiées théoriquement et calculées numériquement, et sont l’objet de théorèmes mathématiques difficiles.

La taille de ces correspondances de régulation fournit une mesure de la robustesse ou de la résilience de la viabilité d’un environnement par rapport au système évolutionnaire auquel il est confronté. Les dérivées de cette correspondance (c’est à propos de ce problème qu’a été inventé en 1980 le calcul différentiel des correspondances qui a par la suite joué un rôle important dans le développement de l’analyse multivoque) révèlent les propriétés de changement de structure du système évolutionnaire sous-jacentes nécessaires au maintien de la viabilité. Tant que la vitesse nulle appartient à la dérivée de  la correspondance de régulation, on peut maintenir constante la variable cybernétique (commande ou régulon), tandis que le changement de cette variable s’impose dès que la vitesse nulle cesse d’y appartenir.  C’est alors qu’apparaît ce que l’on pourrait appeler une « crise de viabilité » et « l’émergence de nouveaux régulons », crise d’autant plus importante que les vitesses des variables cybernétiques sont élevées. Il se peut même qu’elles deviennent infinies, auquel cas on doit recourir à des impulsions sur les variables cybernétiques et, dans des cas extrêmes, sur les variables d’état elles-mêmes. Il s’agit alors de mesurer a priori à chaque instant initial la plus grande des vitesses futures des commandes ou des régulons nécessaires au maintien de la viabilité par une fonction d’inertie qui procure  ainsi une mesure des « coûts de transition » (voir figure). Leur étude permet également de savoir où et quand apparaîtront les crises de viabilité. 

 


d. Le Principe d’Inertie

Le principe d'inertie énonce  que les régulons n'évoluent que lorsque la viabilité est en jeu. Ces régulons, génotypes, prix, codes culturels et concepts dans les exemples cités,  laissés à eux-mêmes,   auront donc tendance à demeurer constants durant certaines périodes, ce qui n'interdit pas aux états du système d'évoluer. Le principe d'inertie explique ainsi le phénomène d'équilibre intermittent (punctuated equilibrium) introduit en 1972 par Nils Eldredge et Stephen J. Gould en paléontologie pour décrire les discontinuités des témoignages de l'évolution des espèces, ou l’apparition de crises historiques selon Jean-Baptiste Duroselle.

Cela ne suffit pas encore à réduire complètement l'incertitude : il faut découvrir des mécanismes qui  obéissent à ce principe d'inertie. Le plus simple consiste à choisir parmi tous les régulons viables celui qui a la plus petite vitesse, le plus paresseux. Les évolutions viables correspondantes sont qualifiées de lourdes (voir figure, le régulon est en rouge et l’évolution lourde en bleu).

On  introduit alors le concept de  niche de viabilité d'un régulon, qui est l'ensemble des états de départ d’évolutions viables régulées par ce régulon lorsqu'il est maintenu constant. Si la niche de viabilité d'un régulon est vide, le régulon devra être changé tôt ou tard afin que l'état du système respecte les contraintes de viabilité. Sinon, partant de la niche de viabilité d'un régulon, au moins une évolution régie par le système évolutionnaire peut  évoluer dans cette niche en conservant le régulon initial. En respectant le principe d'inertie, les régulons ne se mettent en mouvement que lorsqu'une « crise de viabilité » survient, et ce, jusqu'à ce que la viabilité soit rétablie. Lorsque l'évolution lourde d'un état le conduit dans la niche de viabilité d'un régulon, alors ce dernier devient constant et l'état demeure à jamais dans sa niche, qui « accroche »  (lock-in en anglais) cette évolution.

 En sélectionnant des évolutions viables lourdes, par exemple, on fait donc émerger de la confrontation de la dynamique d'un système et des contraintes qui lui sont imposées un mécanisme d'évolution opportuniste, conservateur et paresseux.

 

e. Échelles d’Inertie

C’est à ce sujet que se posent les problèmes d’échelles d’inertie et de temps. On cherche d’abord les situations où les régulons demeurent constants, puis celles où les régulons sont linéaires par rapport au temps, puis quadratiques, puis polynomiaux de degrés successifs. Chaque situation correspond au cas où les dérivées des régulons sont nulles jusqu’à un certain ordre, condition qui décrit une échelle donnée d’inertie, et donc une hiérarchisation en zones d’inertie décroissante.  La recherche de ces zones répond à une autre préoccupation apparue en automatique sous le label de « quantisation ». Comme la recherche des rétroactions est difficile et nécessite de nombreux calculs, il s’agit d’isoler les cas où commandes et régulons dépendent d’un (petit) nombre fini de paramètres (un dans le cas des régulons constants, deux dans celui des régulons linéaires, trois dans le cas de régulons quadratiques, etc.) En effet, la recherche des rétroactions (servomécanismes, feedbacks) statiques et dynamiques revient à rechercher les sélections (univoques) de ces correspondances de régulation et de leurs dérivées respectivement. Cela peut exiger de coûteux  calculs.

Ce n’est pas ce qui se fait dans la pratique actuelle de l’automatique. En effet, dans le cadre des systèmes linéaires dans lequel se sont développés  les concepts et les techniques de l’automatique et de la théorie des systèmes,   ces rétroactions sont simples et de nombreuses méthodes ont été mises au point depuis les débuts de l’automatique pour en donner des formules analytiques.   Il est ensuite implicitement et parfois explicitement admis que ces mêmes rétroactions peuvent être valides dans le cas de systèmes « voisins » de systèmes linéaires, sans véritables garanties mathématiques. On peut concilier l’usage conjoint de ces deux points de vue, en cherchant les noyaux de viabilité des rétroactions classiques et déjà  couramment utilisées dans l’industrie, puis les utiliser comme cibles et  chercher alors des feedbacks non linéaires qui y conduisent en temps fini pour utiliser ensuite les servomécanismes classiques. Cette stratégie est également suivie dans le cadre des systèmes issus du vivant et des systèmes cognitifs, lorsque certaines tâches  ou programmes sont appris et que le maintien de la viabilité ou l’accomplissement de tâches se décomposent en une suite « planifiée » de tâches routinières successives. Ce thème de recherche a récemment émergé dans diverses théories de l’apprentissage.

 


f. Analyse Qualitative Dynamique

Dans un même ordre d’idées, on peut diviser l’environnement en plusieurs cibles, considérées comme des cellules qualitatives décrivant certaines propriétés qualitatives des variables d’état. Le problème se pose d’étudier l’ensemble des conditions initiales d’où part au moins une évolution visitant ces cellules dans un ordre prescrit à l’avance. Par exemple, si l’ensemble est divisé en deux cellules, on cherche le « bassin de fluctuation », ensemble des états initiaux à partir desquels une évolution fluctue sans cesse entre les deux cellules (voir figure dans le cas des systèmes  chaotiques de Lorenz).  On peut également caractériser la propriété de chaos à la Saari : Chercher les conditions initiales telles que quel que soit l’ordre de visite, il existe au moins une évolution visitant ces cellules dans cet ordre. :es problèmes concernent les « évolutions en salve » (bursting) que l’on observe dans de nombreux domaines physiologiques (influx nerveux, par exemple) sont de même nature.  Les noyaux de viabilité de systèmes en temps discret peuvent être des ensembles de Cantor (voir figure du noyau de viabilité du système logistique).




 

g. Réseaux et Jeux Coopératifs Dynamiques

La structuration en réseaux (et réseaux de réseaux) est une caractéristique commune des grands systèmes adaptatifs complexes (on peut considérer un système social comme un système de cerveaux, puis un cerveau comme un réseau de neurones, un neurone comme un réseau de canaux ioniques, etc.) Ces réseaux évoluent en obéissant à des contraintes architecturales. De tels systèmes adaptatifs peuvent être modélisés comme systèmes

a)     possédant  des  récepteurs, des effecteurs et des unités intermédiaires pour percevoir, interpréter et propager l’information

b)    et soumis à des contraintes de viabilité.

La question fondamentale est de comprendre comment un système adaptatif peut réguler ses évolutions à différentes échelles de temps et à différents niveaux hiérarchiques pour s’adapter aux contraintes de viabilité. C’est particulièrement le cas lorsque des opérateurs connexionnistes et des coalitions d’acteurs sont impliqués et doivent s’adapter aux contraintes durant leur évolution avant d’atteindre des cibles en temps fini ou prescrit, ouvrant la voie à une théorie des jeux coopératifs dynamiques. Des rétroactions (feedbacks) fournissent a posteriori la structure des opérateurs connexionnistes et, parmi ceux-ci, ceux qui minimisent un indicateur de complexité connexionniste.  Ils révèlent que pour maintenir viable l’architecture des réseaux, les régulons des niveaux supérieurs d’une organisation hiérarchique évoluent plus lentement que ceux des niveaux inférieurs (cascades inertielle de régulons) et en fonction de « messages » émis par les niveaux inférieurs (multiplicateurs de viabilité).

 

h. Analyse Mutationnelle

Les formes, tout comme les images, sont des ensembles, qui n’ont rien de régulier. Par suite, leur analyse, leur traitement, leur évolution, leur optimisation et/ou leur régulation exigent naturellement une analyse intrinsèque, qui a motivé le développement  de l’analyse multivoque  et celui de l’analyse mutationnelle. Il a fallu pour cela adapter le calcul différentiel à des espaces métriques de formes, et en fait, à tout espace métrique lorsqu’il est muni d’une structure mutationnelle. Cela permet en particulier de définir des vitesses d’évolutions d’ensembles, et par suite, d’équations « morphologiques », sortes d’équations différentielles régissant l’évolution d’ensembles. On peut étudier la co-évolution (évolution conjointe)  de variables d’états et de leurs environnements, ce qui joue un rôle crucial en morphogenèse où le confinement des formes les oblige à évoluer en respectant des contraintes. On peut également utiliser d’autres concepts de l’analyse multivoque et de la théorie de la viabilité stochastique pour des problèmes de propagation de fronts.

 

i. Systèmes  impulsionnels et hybrides

Les problèmes impulsionnels apparaissent dans de nombreux domaines, en gestion, dans le cadre de la gestion des stocks ; en finance, pour la gestion de prêts ou l’évolution de portefeuilles, dans le cadre des dynamiques «multi-phases » introduites par R. H. Day ; en neurosciences pour étudier la propagation de l'influx nerveux au-delà de l'approximation de Hodgkin-Huxley dans des neurones considérés comme des réseaux de canaux membranaires, dont l'ouverture évolue de façon discontinue ; et surtout, en théorie du contrôle, dans le cadre des problèmes de contrôle hybrides.  Toutes ces questions peuvent être posées dans le cadre de systèmes impulsionnels gouvernés par un système évolutionnaire régissant les «motifs » continus et par une correspondance de réinitialisation (voir figure d’évolutions impulsives permettant d’atteindre la cible rouge soit en marchant, soit en prenant le métro dans une ville traversée par des ponts). Confrontés à des contraintes de viabilité, on peut rétablir la viabilité en changeant de façon discontinue les conditions initiales. Il est alors possible de résumer les évolutions d'un système impulsionnel en caractérisant la correspondance fournissant la prochaine impulsion et la prochaine valeur initiale comme solution d'un problème de frontière libre pour un système d'inclusions aux dérivées partielles du premier ordre.

 

j. Stabilité asymptotique

Les notions de stabilité au sens de Liapounov, de variétés locales stables ou instables, celles d’hétéroclines ou de fluctuations, d’évolutions en salves, etc., peuvent se formuler en termes de noyaux de viabilité. Il en est de même des attracteurs dont on démontre qu’ils sont contenus dans l’intersection des noyaux de viabilité positifs et négatifs, ce qui permet de les localiser au lieu de les approcher par des trajectoires. La recherche des  fonctions de Liapounov  ou de Zubov, si utiles pour étudier la stabilité asymptotique de systèmes contrôlés et leur régulation stabilisante, se ramène à l’étude de noyaux de viabilité spécifiques. Ceci permet de calculer ces fonctions et leurs domaines (qui sont des bassins d’attraction), ainsi que les évolutions le long desquelles elles décroissent.

 

k. Contrôle Optimal

La programmation dynamique à la Bellman utilise les dérivées des  «fonctions valeur » (fonction de coût optimal) de nombreux problèmes d’optimisation intertemporelle classiques ou émergents. Cela permet d’obtenir la loi de régulation régissant l'évolution des solutions optimales. On démontre que leurs solutions sont obtenues en calculant des noyaux de viabilité ou des bassins de capture lorsque les environnements et les cibles sont des épigraphes de fonctions associés à des systèmes auxiliaires convenablement choisis. Les algorithmes du noyau de viabilité et du bassin de capture permettent de calculer  les fonctions valeur et les rétroactions gouvernant les évolutions optimales. De plus, les théorèmes caractérisant les noyaux de viabilité et bassins de capture montrent que ces solutions sont les uniques solutions généralisées d’équations d’Hamilton-Jacobi-Bellman (et d’Isaacs dans le cas de jeux différentiels), au sens des solutions contingentes ou, de façon équivalente et duale, des « solutions de viscosité ».

 

l. Analyse numérique multivoque et algorithmes de viabilité

 

La recherche d'algorithmes pour calculer noyaux de viabilité et bassins de capture, ainsi que les rétroactions pour calculer les évolutions viables, a été abordée à plusieurs niveaux et adaptée aux différents problèmes au fur et à mesure de leur apparition. Les ensembles de Julia par exemple  sont des noyaux de viabilité que l’algorithme calcule exactement ainsi que les solutions qui sont viables sur la frontière, ce que ne permet pas le calcul direct des évolutions (voir figure). Cela a nécessité une « analyse numérique multivoque » qui consiste à manipuler informatiquement des ensembles et les opérations sur ces ensembles.  L’implantation de l’algorithme requiert beaucoup de mémoire, et traite des problèmes en dimension 5 avec les ordinateurs de bureau. La conception d’algorithmes moins gourmands en mémoire, mais moins précis ou plus longs est l’objet d’actives recherches.

 

 

 

                 m. Contributions aux sciences économiques et financières

 

On peut aller au-delà des notions d'équilibre général et de tâtonnement walrassien en replaçant de nombreux modèles économiques dans le cadre dynamique de systèmes régulés (par les prix et autres variables fiduciaires et /ou des matrices de connexion) soumis à des contraintes de rareté. On construit alors des lois guidant la main invisible d'Adam Smith, prenant en compte des comportements myopes aussi bien que des anticipations (rationnelles ou non). Il s'agit ensuite d'intégrer dans ce cadre les aspects de la régulation monétaire, la prise en compte, tant dans les dynamiques que dans les contraintes, des conséquence cumulées des choix antérieurs et de l'articulation avec les évolutions démographiques et les contraintes écologiques.





 Le thème du développement «soutenable  à long terme, intégrant non seulement les objectifs économiques et sociaux, mais aussi des contraintes de «durée » écologique, pose de nombreuses questions qui ont motivé la conception et l’étude de techniques de la théorie de la viabilité. C’est le cas en particulier de la coexistence d’évolutions avec échelles d’inertie différentes, plus lourdes pour les évolutions biologiques que pour les évolutions économiques. Les contraintes d'équité intergénérationnelle et intertemporelle (au coeur des modèles concernant tant les problèmes de sécurité sociale que les problèmes écologiques concernant le bien-être des générations futures) imposent des contraintes sur chaque classe d'âge, bridant  les possibilités d'évolution démo-économique viable et posant le problème du transfert de certains biens dans le temps ou entre les générations.  Il s’agit d’étendre les problèmes de viabilité au systèmes d’équations aux dérivées partielles dont l’origine se trouve dans les équations de Lotka-McKendrik.

Les outils de la théorie de la viabilité  permettent de résoudre de nombreux problèmes d'évaluation et de gestion d’actifs financiers, qui requièrent à la fois des contraintes sur la richesse (valeur des portefeuilles, par exemple) et l’obtention à terme de contrats (voir figure donnant la valeur d’une option « tout ou rien » et la règle de gestion du portefeuille), pour des dynamiques incertaines, stochastiques ou plus généralement, tychastiques. Puisque ce  sont en ces termes que sont posés de nombreux problèmes de finance, les concepts de noyaux de viabilité et de bassin de capture en temps prescrit  jouent un rôle naturel et offrent une alternative aux méthodes à la Black et Sholes.

 

n. Systèmes cognitifs et Mécanismes d’Apprentissage

 

Au-delà des réseaux de neurones, les systèmes cognitifs sont basés sur des mécanismes de reconnaissance de l'environnement dans le but de s'y adapter grâce à des mécanismes d'apprentissage. Au lieu de modéliser le codage de la connaissance par des poids synaptiques de réseaux de neurones divers et variés et de retrouver ainsi les lois d’apprentissage de Hebb, on peut  représenter les diverses manifestations de l'activité cognitive par des fonctions associant à chaque instant le débit de neurotransmetteurs dans chaque synapse. Les évolutions de ces fonctions peuvent être déclenchées par la perception sensorielle (exogène ou endogène), ou par les activités propres du système cognitif, et peuvent être comparées les unes aux autres par mécanismes de reconnaissance. Si la reconnaissance n'est pas effectuée, se déclenchent alors des actions cognitives endogènes ou exogènes (motrices) sur l'environnement dont les conséquences, une fois perçues, rétablissent la reconnaissance, et par suite, l’adaptabilité de l’organisme à son environnement. De ce point de vue, certains problèmes d’apprentissage se formulent dans le cadre de problèmes de viabilité (adaptation) et de capturabilité (apprentissage de tâches).

 

o. Complexité connexionniste et structurelle

Les multiplicateurs de viabilité et les matrices connexionnistes permettent de corriger des systèmes évolutionnaires lorsque la propriété de viabilité n’est pas satisfaite, permettant de rendre compte de certains aspects de la complexité, comme la complexité structurelle ou la complexité connexionniste.  Il est également possible de repérer les puits de paysages d’énergie qui présentent une multitude de minima d’énergie locaux, de construire les dynamiques intrinsèques qui permettent d’atteindre leur sommet et celles qui conduisent  à un minimum global d’énergie.

 

4.      Perspectives

 

Ces théories ont été développées en interaction avec l’automatique et divers domaines des sciences du vivant. Nous nous sommes efforcés de concevoir et de  fabriquer des outils mathématiques spécifiques pour résoudre quelques-uns des problèmes posés lorsque le transfert des outils mathématiques souvent motivés par la physique ne nous semblait pas satisfaisant. L’usage des mathématiques n’est d’ailleurs pas seulement quantitatif, mais aussi de nature qualitative et explicative. Il ne peut être exclusivement remplacé par les simulations massives offertes par les progrès infiniment plus rapides des technologies de calcul. Il s’agit aussi de poser  de nouvelles questions. Enfin, et de façon imprévue, les outils mathématiques développés dans le cadre de la   théorie de la viabilité, conçus pour les systèmes impliquant le vivant, se sont avérés  efficaces en automatique et dans certains domaines des mathématiques et de la physique. C’est le cas de la programmation dynamique  non seulement de problèmes de contrôle optimal en horizon fini ou infini, mais de problèmes  de  temps  d'arrêt,  de  temps  de  crise,  de valuation d'options  financières (qui relèvent des  problèmes de cibles),  de solutions (avec chocs) de systèmes d’équations aux dérivées partielles du premier ordre, d’un nouvel éclairage sur les divers aspects chaotiques des systèmes non linéaires (attracteurs étranges, fluctuation, quasi-équilibres, propriétés de Cantor ou fractales de systèmes discrets). 

Ces défis posés par l’analyse des systèmes du vivant requièrent en effet de nouvelles techniques mathématiques, qui ne sont pas nécessairement plus difficiles que celles motivées par les sciences physico-chimiques, mais peuvent être différentes, car les questions le sont. Poser ces questions sans tenir compte des techniques disponibles est d’ailleurs un défi majeur. Ceci complique le dialogue avec les spécialistes des sciences biologiques, cognitives, humaines et sociales, qui sont d'autant plus incités à privilégier le court terme et l’usage de techniques de simulation au détriment des études qualitatives à long terme. Les outils mathématiques que nous avons contribué à forger, bien loin de répondre à ces défis, s’inscrivent cependant dans cette perspective. Il reste à en inventer beaucoup d’autres. C’est une tâche que nous souhaitons continuer, avec l’aide de chercheurs de toutes disciplines.

 

Pour plus de détails, voir AUBIN J.-P., BAYEN A., BONNEUIL N. & SAINT-PIERRE P. (à paraître, Springer-Verlag)

Viability, Control and Games:

 Regulation of Complex    Evolutionary Systems Under Uncertainty and Viability Constraints


et pour une version non mathématique, AUBIN J.-P, (à paraître, Beauchesne)

La mort du devin, l’émergence du démiurge